10.
Sentence
3 octobre 1971
J’ai fini par trouver le courage d’avertir ma mère à propos du livre, mais elle semblait à peine intéressée et encore moins inquiète. Je lui ai ensuite annoncé que les pouvoirs de la Wicca me paraissaient trop incontrôlables, et qu’ils me faisaient peur.
Cela ne lui a pas plu. Elle a posé son couteau en me rétorquant que je n’étais qu’une ignorante. Une hystérique, digne de ceux qui avaient persécuté les sorcières de Salem. Comme Harris Stoughton.
Je lui ai répliqué que j’avais de bonnes raisons d’être terrifiée, à quoi elle m’a répondu qu’elle ne voulait pas les entendre. Elle a affirmé que nous étions des sorcières et des sorciers responsables, et que nous avions le droit d’exercer nos croyances.
Au même instant – à la seconde où elle a dit cela – le tiroir de l’argenterie s’est arraché du buffet et a atterri par terre avec fracas. Puis un courant d’air glacial a traversé la pièce et les portes du meuble se sont ouvertes à la volée.
— Couche-toi ! m’a hurlé ma mère tandis que les assiettes fusaient de l’étagère et s’écrasaient contre le mur d’en face. Crash ! Crash ! Crash !
J’ai hurlé encore et encore jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de vaisselle. Ma mère s’est relevée pour venir me prendre par les épaules. Elle a eu beau me secouer, j’ai continué à hurler jusqu’à perdre haleine.
Alors, ma mère m’a dit que tout irait bien. Je ne l’ai pas crue.
Il y a de la magye noire dans cette maison. Si j’avais d’abord pensé que c’était le livre le seul responsable, je sais à présent que c’est impossible. Ce n’est qu’un tas de feuilles. Il est peut-être maléfique, mais il ne peut pas provoquer quoi que ce soit tout seul.
Cette question a beau me répugner, je dois tout de même me la poser : Et si c’était Sam ?
Sarah Curtis
* * *
— Est-ce que je peux vous renseigner ? m’a demandé la réceptionniste quand j’ai déboulé dans la clinique.
— Je viens voir Paula… Euh, le docteur Steen.
— Vous avez rendez-vous ?
— Non, je…
Au même instant, Mary K. est entrée à son tour en portant Dagda. La femme a jeté un coup d’œil à mon chat avant de m’interrompre :
— Suivez-moi.
Elle nous a précédées le long d’un couloir blanc interminable, puis nous sommes entrées dans une petite salle.
— Attendez là un instant, nous a-t-elle dit en sortant précipitamment.
Moins d’une minute plus tard, Paula est arrivée.
— Morgan ! s’est-elle écriée, à la fois surprise et ravie. Mary K. ! Qu’est-ce…
Son sourire a disparu dès qu’elle a vu Dagda.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Il s’est fait renverser par une voiture, ai-je expliqué pendant que ma sœur le déposait doucement sur la table d’auscultation au centre de la pièce, où Dagda s’est efforcé vainement de se lever.
Paula a fait la moue. Elle a palpé les côtes et l’estomac de mon chat avec douceur. Lorsqu’elle a touché sa patte avant gauche, elle a froncé les sourcils.
— Je dois lui faire une radio.
— C’est grave ? a demandé Mary K., nerveuse.
Paula lui a adressé un sourire rassurant.
— C’est un petit chat très chanceux. Je crois qu’il n’a qu’une patte cassée. Il va sans doute devoir avancer clopin-clopant avec un plâtre pendant quelque temps, ce qui n’est pas grand chose, vu ce à quoi il a échappé.
— Ouf, ai-je soupiré.
— Et si vous m’attendiez dehors pendant que je fais la radio ? Je vais devoir l’endormir pour lui poser le plâtre, ce qui peut prendre un peu de temps.
Je me suis effondrée dans l’un des fauteuils confortables de la salle d’attente pendant que Mary K. courait à la cabine au coin de la rue pour prévenir nos parents.
Comment en étions-nous arrivées là ? J’ai repensé à la scène, dans ma chambre, mon dos heurtant quelque chose, ma terreur quand j’avais compris que je lévitais, les hurlements d’Alisa… Louée soit la Déesse, Erin était présente. Elle avait tout vu. Elle savait que quelqu’un d’autre m’avait soulevée du sol, que je n’aurais pas pu le faire moi-même. Pas avec mes pouvoirs bridés.
Quelqu’un d’autre… mais qui ?
Un courant d’air a balayé la pièce lorsque Mary K. est revenue.
— J’ai eu maman. Elle espère que Dagda va s’en remettre. Elle est contente qu’on ait pensé à venir voir Paula.
— Merci, Mary K.
— J’ai aussi appelé Alisa, a-t-elle ajouté en s’asseyant près de moi. Son père m’a dit qu’elle était souffrante et qu’elle ne pouvait pas répondre.
Son ton me disait qu’elle n’était pas certaine de croire à cette histoire.
— Qu’est-ce qui s’est passé, Morgan ? Pourquoi est-elle partie de la maison en courant ?
— Je l’ignore.
Ce qui était vrai.
— Je ne sais même pas pourquoi elle a déboulé dans ma chambre.
— Elle ne se sentait pas très bien. Elle s’est peut-être trompée de porte.
J’ai repensé au visage d’Alisa, déformé par la peur.
— Elle ne m’aime pas.
— Elle ne te connaît pas… Et toi, tu ne la connais pas non plus, a-t-elle ajouté.
— Comment ça ?
— Elle… elle a de gros problèmes familiaux, en ce moment. Elle n’est pas… au mieux de sa forme.
Je me suis adossée au fauteuil en m’interrogeant sur la nature de ces problèmes. Mais Mary K. n’avait visiblement pas l’intention de m’en dire davantage et je ne voulais pas insister. Soudain, je m’en suis voulu de ne pas m’être montrée plus amicale avec Alisa. Elle était perturbée et l’animosité qu’elle ressentait pour moi n’avait sans doute rien de personnel.
Au moins, elle avait une amie comme Mary K., quelqu’un qui savait garder un secret. Quelqu’un qui tenait à elle. J’ai regardé ma sœur à la dérobée. Je l’aimais tant ! J’espérais vraiment qu’elle me pardonnerait, que nous parviendrions à surmonter nos différends.
Paula est ressortie en tenant Dagda dans ses bras. Il portait un petit plâtre sur la patte avant, qui semblait tordue par rapport aux autres.
— Et voilà ! a chantonné Paula. Comme neuf… ou presque. Il est un peu dans les vapes, à cause de l’anesthésie, mais, demain matin, il n’y paraîtra plus.
Je me suis levée d’un bond et Paula me l’a donné. Mary K. l’a aussitôt gratté derrière l’oreille pendant qu’il remuait un peu dans mes bras.
— Merci du fond du cœur, Paula.
Mon chat respirait normalement et il n’avait pas l’air de souffrir. Et merci, Erin, ai-je ajouté à part moi.
— Ce n’est qu’une fracture. Revenez dans deux semaines pour une visite de contrôle. Si tout va bien, nous pourrons lui enlever le plâtre.
Après avoir embrassé Paula, j’ai tendu Dagda à Mary K. pour pouvoir conduire. Pendant le trajet, elle m’a demandé :
— C’était qui, la femme à la maison ? La même qu’à la bibliothèque, pas vrai ?
J’ai grimacé. J’aurais dû m’y attendre.
— Elle est ma tutrice.
— Et aussi une sorcière.
— Tous ceux qui ont été initiés au sein d’un coven sont des sorciers et des sorcières, ai-je répondu en me disant qu’une demi-vérité valait toujours mieux qu’un mensonge.
— Et… pourquoi tu traînes avec elle ? m’a-t-elle interrogée encore en caressant Dagda.
— Elle m’enseigne des choses.
— Comme quoi ? Ensorceler des gens ?
— Non, l’ai-je coupée aussi sec, agacée qu’elle n’ait rien retenu de nos discussions sur la Wicca. Elle m’apprend l’histoire de la sorcellerie et les propriétés des herbes médicinales.
— Des herbes ?
— Les plantes ont des tas d’usages pharmaceutiques. Certaines facilitent le rétablissement de l’organisme. On pourrait sans doute en utiliser pour aider à la guérison de Dagda.
— Ah oui ? s’est-elle étonnée. Je me demande si ton amie pourrait aider Alisa. Elle est vraiment au bout du rouleau.
— Tu veux que j’en parle à Erin ?
— Non, a-t-elle lâché aussitôt. Pas la peine.
Je n’ai pas insisté. Je l’ai regardée du coin de l’œil frotter le ventre de mon chat, qui a ronronné dans son sommeil. Elle avait tout vu lorsque Erin avait soigné Dagda. Mais qu’avait-elle compris ? J’avais peur de le découvrir.
Quand nous sommes rentrées, Mary K. m’a tendu Dagda. Je l’ai installé confortablement sur mon lit et il s’est endormi dans la seconde.
— Comment va-t-il ?
En me tournant, j’ai vu qu’elle se tenait sur le seuil.
— Bien, l’ai-je rassurée tandis que ma mère venait lui ébouriffer gentiment la tête. D’après Paula, elle devrait pouvoir le déplâtrer dans deux semaines.
— Tant mieux… Morgan, descends, s’il te plaît. Ton père et moi, nous devons te parler.
La gorge nouée, je l’ai suivie jusqu’au salon, où mon père attendait dans le canapé. Il affichait une expression sérieuse. Ma mère s’est assise à côté de lui. Je me suis installée face à eux, dans le fauteuil de l’accusée.
— Morgan, Mary K. nous a dit que tu avais eu de la visite aujourd’hui, a déclaré ma mère. Et que tu étais à la bibliothèque avec une amie hier.
Mon sang s’est figé dans mes veines. Savait-elle qu’Erin était une sorcière ? Non, sans doute pas.
— Tu n’avais pas le droit de voir qui que ce soit en dehors du lycée. Tu connaissais les règles, et tu les as enfreintes.
Je me suis retenue de protester, sachant que cela ne ferait qu’empirer les choses.
— Morgan, ton père et moi, nous en avons longuement parlé. Nous voulons que tu sois dans un environnement favorable. Nous ne voulons pas que tu gâches tes chances. Tu as besoin d’autorité, d’être guidée…
— Où veux-tu en venir ? l’ai-je coupée, la peur au ventre.
— Ce que ta mère essaie de te dire, a repris mon père, c’est que nous pensons qu’il vaudrait mieux pour toi que tu ailles à Sainte-Anne à partir du prochain trimestre.
— Quoi ?!
— Écoute, Morgan, a poursuivi ma mère, nous t’avons donné une chance de nous prouver que tu faisais tout pour remonter tes notes, et tu nous as désobéi. Cela dure depuis trop longtemps… depuis le jour où nous t’avons demandé de ne plus lire de livres sur la Wicca…
— Voilà donc le problème, l’ai-je interrompue, estomaquée. Vous m’envoyez dans un lycée catholique pour essayer de me convertir !
— Comment ? a protesté ma mère.
— Morgan, ne sois pas ridicule, m’a rabrouée mon père. Nous voulons simplement ce qu’il y a de mieux pour toi.
— Et ce qu’il y a de mieux pour moi, c’est le catholicisme et non la Wicca, c’est ça ? Je n’ai pas le droit d’avoir les deux ?
— Tu as été élevée dans le respect des valeurs catholiques, s’est emportée ma mère. Ce sont nos valeurs.
J’ai bondi sur mes pieds.
— Écoutez, je ne peux pas m’empêcher d’être une sorcière. J’ai la Wicca dans le sang. Je ne pourrais pas changer même si je le voulais. C’est d’ailleurs ça, le problème : je ne veux pas changer. Je respecte vos croyances. Pourquoi ne pouvez-vous pas respecter les miennes ?
J’ai aussitôt regretté mes paroles. Mon cœur s’est serré quand j’ai vu mon père pâlir. Un silence de mort s’est installé, au point que j’entendais le tic-tac de ma montre.
Ma mère a fini par se lever.
— Morgan, notre décision est prise. Nous voulons que tu t’investisses dans ta scolarité et que tu y excelles comme tu l’as toujours fait. Je suis désolée si cela t’offense, mais il faudra t’y faire.
Sur ces mots, elle a quitté la pièce.
Mon père s’est levé à son tour.
— Nous t’aimons, Morgan, a-t-il murmuré.
Il a enlevé ses lunettes et s’est pincé l’arête du nez. J’ai vu dans son regard qu’il avait peur – peur pour moi.
Nous nous sommes dévisagés un instant, puis il est parti rejoindre ma mère.
— Moi aussi, je vous aime, ai-je chuchoté dans la pièce vide.